Institut Homme Total - IHT - Site officiel de Loïc Chaigneau
Loïc Chaigneau est président de l’Institut Homme Total.

Loïc Chaigneau est le président de l’Institut de l’Homme Total. Nous avons pu nous entretenir avec lui sur le militantisme, le communisme, son parcours politique et sur son Institut. Entretien.

Bonjour Loïc Chaigneau, et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Peux-tu te présenter en quelques mots ? 

Bonjour Vincent, merci de m’accorder cet entretien. 

Je suis professeur de philosophie, j’enseigne en lycée depuis trois ans maintenant. En parallèle de cela, je conduis depuis peu une thèse de doctorat sur Michel Clouscard à Paris- Nanterre. Enfin, je préside un groupe de formation de réflexion et d’action politique : l’Institut Homme Total. Je suis aussi l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier est paru en septembre 2019 et dont l’objectif est de réhabiliter le matérialisme dialectique et historique, vulgairement appelé « marxisme ». 

Quel est ton parcours politique ? 

Je me suis très tôt intéressé à la politique ; vers l’âge de quatorze ans. La campagne présidentielle de 2007 a notamment été pour moi un élément déclencheur. Toutefois, je prenais à ce moment-là mes marques sans vraiment avoir d’affinités particulières avec un quelconque parti ou mouvement politique.

Quelque temps après, je me suis mis à lire, beaucoup : Rousseau notamment, mais aussi à la fin de ma seconde, Michel Clouscard auquel je n’ai pas compris grand chose à vrai dire à cette époque. Petit à petit, un premier penchant pour l’histoire m’a fait m’intéresser au CNR et au gaullisme dit « social ». Peu de temps après, vers 2010 j’ai rejoint l’UPR qui comptait à peine cinq cents adhérents à l’époque et dont le programme qui n’était pas encore défini s’annonçait comme un prolongement actuel du CNR. À cette époque d’ailleurs, l’UPR se structurait autour d’autres organisations telles que le M’PEP et le PRCF. Après quelques années en tant que militant, j’ai décidé de quitter l’UPR tant pour des raisons internes que je ne détaillerai pas ici que pour des raisons à la fois politiques, stratégiques et tactiques. Il y avait là-bas de nombreux camarades qui se revendiquaient d’un anarchisme proche de celui d’un Chomsky ou d’un Russell et mon penchant à cette époque pour la philosophie analytique m’a dans le même temps conduit vers ces figures et jusqu’à l’anarchisme. Un parcours assez peu commun en apparence mais qui conserve sa logique pour bien des personnes qui gravitent dans cette petite nébuleuse. 

Toutefois, j’avais un attachement, social d’abord aussi, pour les acquis du communisme en France notamment. Mes deux grands-pères étaient ouvriers, mes parents n’ont pas le baccalauréat et, sans jamais avoir connu une quelconque misère, je ne suis pas né pour autant avec une cuillère en argent dans la bouche. Aussi, il y avait là un attachement inconscient. Mais cette intuition s’est vue transformée par de nombreuses lectures et rencontres qui m’ont conduit assez vite à me revendiquer clairement communiste sans adhérer au PCF dans lequel je ne me reconnaissais pas. En 2014, je venais d’avoir vingt ans, j’ai rencontré Dominique Pagani, ancien ami et collaborateur de Michel Clouscard. Cette rencontre a été décisive puisque cela a été l’occasion pour moi de découvrir Hegel, de découvrir davantage Marx et surtout de comprendre leurs rapports. Pour m’en tenir au parcours politique : en 2016 j’ai adhéré au PRCF, sans forcément souscrire là-encore à l’ensemble de la ligne, mais j’ai toujours en tête le fait qu’un bon militant est de toute façon un militant critique. En 2019, j’ai quitté le PRCF, pour des raisons qu’il n’est pas nécessaire d’exposer ici. 

Entre temps, j’ai fondé l’IHT. J’ai récemment adhéré au PCF, cette année, en pensant cette fois justement que c’est bien parce que la ligne majoritairement défendue ne me convient pas qu’il faut y être, car il est sans doute trop facile d’avoir les mains propres quand on n’a pas de mains pour reprendre l’expression de Péguy adressée aux néo-kantiens. Je suis syndiqué à la CGT depuis trois ans, parce que je crois aussi à l’importance des organes de classe et surtout à leur travail commun malgré là-encore des trajectoires divergentes et une mésentente malheureuse parfois entre ces organisations. 

J’invite ceux qui nous liront à consulter cette vidéo s’ils veulent en savoir davantage :

Qu’est-ce qui t’a poussé à fonder l’Institut de l’Homme Total (IHT) ? 

Pour le dire d’abord en quelques mots : le manque criant de formation militante partout où je suis passé. Je cite souvent Lénine qui signalait à juste titre qu’aucun mouvement révolutionnaire ne pouvait exister sans théorie révolutionnaire. De même, je m’emploie souvent à rappeler cette lettre de Marx adressée à Siegfried Meyer le 30 avril 1867 où il dit : « je me ris des gens soi-disant « pratiques » et de leur sagesse. (…) Je me serais vraiment considéré comme « non–pratique » si j’avais crevé sans avoir achevé mon livre. » Il y en aurait encore bien d’autres comme celles-ci… 

Alors certes, il existe des petites conférences par-ci, des vidéos par-là, des universités d’été etc. Mais aujourd’hui, nous sommes très loin malheureusement de la formation militante – essentielle et nécessaire – que pouvait proposer le PCF d’antan, au travers notamment de ses écoles centrales et fédérales. Or, j’ai été stupéfait de voir à quel point la formation pouvait se faire au rabais dans les partis et associations politiques. Je ne parle pas que de ceux dont j’ai déjà cité les noms, mais d’autres groupes que j’ai pu fréquenter comme sympathisant ou lors d’occasions militantes comme il peut souvent y en avoir à l’extrême-gauche. 

Or, cela m’apparaissait absolument décisif et mes travaux personnels me conduisaient de plus en plus à voir la nécessité de la formation militante de haut niveau. Il nous faut penser que le PCF a conduit à sa tête des ouvriers capables de tenir tête sur les plateaux T.V de l’époque aux pires éditorialistes. De même, la dialectique hégélienne était enseignée dans ces écoles. Je me désole au contraire de voir à quel point il peut y avoir dans nos rangs même un nivellement par le bas. J’assistais récemment encore à l’organisation d’une future rencontre conjointe où je devais être invité avec Bernard Friot. J’ai été stupéfait de voir à quel point il nous était demandé de ne pas tenir tel ou tel autre discours jugé trop difficile pour le quidam militant. Cela me met en rage ! C’est le parti-pris inverse que nous prenons à l’IHT depuis bientôt trois ans et c’est un parti-pris qui paie. Nous voyons venir chez nous des personnes qui reprennent aussi confiance en elles-mêmes et en ce qu’elles font alors qu’elles n’avaient connu ici que des directions qui les méprisaient et des syndicats ou partis qui ne faisaient que les accompagner dans la « pleurniche ». Au contraire, il est possible de démontrer le rôle objectivement révolutionnaire que nous avons à jouer en tant que prolétaires (et cela ne se limite pas aux ouvriers en bleu de travail) et pour cela, il faut donner les armes de la critique à ceux qui sont en mesure de conduire la révolution à venir. 

En 2017, du fait de l’élection présidentielle, ma chaîne Youtube a gagné un certain nombre d’abonnés. À cette occasion, plusieurs de mes amis et camarades m’ont relancé quant au fait de faire de l’éducation populaire. Quelques années auparavant, sous l’impulsion d’un ami – Matthieu, que je salue – je m’étais déjà lancé là-dedans mais sans m’y sentir très légitime (ces interventions sont d’ailleurs toujours en ligne sur Youtube). Quand j’ai vu que la demande était au rendez-vous et que je ne trouvais pas d’appui sérieux, j’ai décidé de me lancer, seul d’abord… j’ai très vite été rejoint par Ludovic, qui est notre secrétaire national et qui m’a permis d’optimiser tout cela. 

Quel est le fonctionnement et les objectifs de cet Institut ? 

J’ai tenu à ce que l’IHT soit le plus structuré possible. Je crois fermement à la discipline militante et il me semble important alors d’en être le reflet. Ainsi, l’IHT se compose d’un bureau national élu tous les cinq ans par nos adhérents lors de l’assemblée générale. Nous disposons de sections locales, encadrées par des secrétaires régionaux et départementaux qui organisent régulièrement des réunions dans leurs régions. L’IHT se déploie donc sous certaines formes sur internet, mais aussi très largement en dehors malgré les apparences. Actuellement, nous comptons des sections locales dans six des treize grandes régions des métropoles et cela tend à s’intensifier. 

Comme je l’ai indiqué, l’objectif central de l’IHT est la formation militante. Toutefois, nous n’en restons pas là. La formation se décline (en plus des cours et séminaires annuels) au travers de bibliographies progressives, de manuels que nous avons rédigés et que nous mettons à disposition de nos adhérents, d’ateliers sur internet et en dehors dans les sections locales qui consistent en des débats d’actualité, des lectures commentées et encore bien d’autres choses. 

Par ailleurs, nous croyons énormément à la nécessité d’agir sur le terrain culturel et métapolitique. Cela nécessite beaucoup d’efforts puisque nous devons à la fois être à l’avant-garde théorique, pratique et esthétique. Par esthétique, il ne faut pas seulement entendre les arts plastiques, le graphisme ou même la rhétorique… Il faut aussi y entendre tout ce qui relève de l’éthique, de ce que l’on porte et de ce qu’on cherche justement à instituer c’est-à-dire à élever dans la société – le terme d’institut n’a pas été pris au hasard ou bien simplement pour « faire bien » faute de bien faire, il a une portée à laquelle je tiens profondément. Ainsi, nous développons une ligne foncièrement communiste dont le fond théorique et l’articulation pratique me paraissent nécessaires et sans pareils pour l’heure, en France. 

Il y a quelques semaines, l’un des travaux de l’IHT a consisté à formuler 10 mesures d’urgences (à retrouver ici) pour organiser l’après confinement. Celles-ci avaient notamment vocation à être récupérées par des organes de classe et/ou des groupes politiques progressistes, c’est là une autre de nos fonctions objectives. D’ailleurs, Réseau Salariat a travaillé à un texte de ce genre en nous remerciant dans le préambule de son communiqué. 

Est-ce un moyen de renouveler le militantisme politique ? 

Je crois en effet que cela peut y contribuer. Je te remercie pour cette question car elle est essentielle je crois. Il y a des simulacres de militantisme dont il faut se défaire. J’ai très tôt milité à l’ancienne, « sur le terrain » comme on dit à tort je crois, en collant des affiches, en distribuant des tracts etc. Cela, nous continuons à le faire et à penser que c’est nécessaire. Toutefois, si cela est nécessaire c’est, pour sûr, clairement insuffisant. Nous en revenons à ce que j’ai pu dire plus en amont à propos de Marx ou Lénine. Se refuser à considérer l’activité théorique et l’activité militante que nous produisons sur les réseaux, ce serait comme récuser Marx et Lénine en tant que révolutionnaires – c’est un non-sens. Celui qui théorise la pratique révolutionnaire n’est pas moins militant ni moins révolutionnaire que celui qui diffuse ces idées-là au travers de tracts. 

Par ailleurs, il faut constater la place prépondérante occupée aujourd’hui par des organismes métapolitiques à vocation officielle ou officieuse. Je peux prendre deux exemples : l’Institut Sapiens et l’ISSEP de Marion Maréchal-Le Pen. Deux instituts, créés après l’IHT mais qui répondent en un sens – et avec des fonds beaucoup plus conséquents malheureusement, à des objectifs politiques assez similaires : celui de former des intellectuels organiques rattachés à leurs intérêts politiques. 

La scène politique est amenée à évoluer. Je reste convaincu de la nécessité de la forme parti et de notre structuration commune, en tant que classe révolutionnaire, autour de ce parti. Toutefois, c’est un truisme de dire que la manière de faire de la politique aujourd’hui n’est pas identique à celle d’hier. Là-encore l’erreur est de faire table rase des méthodes et moyens d’hier au lieu de les inclure et de les prolonger par des voies et dans des directions qui soient le plus efficace possible. Ce n’est pas en tirant à boulets rouges et en jouant des archétypes d’un passé méconnu ou très mal connu par bon nombre d’entre nous que nous pourrons faire ré-adhérer au communisme. Ce n’est pas non plus en nous présentant comme des perdants ou des pessimistes qui ne peuvent qu’au mieux espérer une régulation du capitalisme ou une taxation du Capital qui tend à le légitimer. 

Alors oui, je crois qu’il y a là un moyen de renouveler le militantisme, au grand dam de nos détracteurs qui sont parfois pourtant aussi nos alliés. J’en veux pour preuve la diversité de nos adhérents. Une diversité sociale et générationnelle qui contredit en tout point les a priori et attaques que nous pouvons essuyer. 

Aujourd’hui quels sont les éventuels liens de l’Institut avec d’autres formations politiques, syndicales ou associatives ? 

L’I.H.T est encore jeune et malheureusement nous disposons aussi de très peu de ressources. Alors, nous progressons au mieux avec tous les désavantages que nous pouvons avoir, tout en sachant faire de nos apparentes faiblesses, des forces. Toutefois, comme j’ai pu le mentionner tout à l’heure, nos liens se renforcent de plus en plus avec certaines organisations tout en restant indépendants, j’y tiens. Par ailleurs, nous avons chez nous des adhérents qui se sont politisés à la suite du mouvement des Gilets Jaunes. D’autres, sont des militants de longue date du PCF, d’autres encore sont membres de la France insoumise ou du PRCF. Nous entretenons de bonnes relations avec plusieurs personnes à Réseau Salariat, à commencer par Bernard Friot. Tout cela n’efface bien sûr pas les désaccords, mais l’entente est présente et nous espérons qu’elle conduira à une unité future qui ne soit pas la dissolution de chacun d’entre nous mais la cristallisation en un parti ou un front commun lors d’échéances électorales ou simplement historiques et décisives. 

Notre objectif n’est pas d’être un énième parti politique mais bien d’offrir quelque chose de plus large qui conserve une vocation nécessairement politique. 

Ton dernier livre, paru aux Éditions Delga, s’intitule Pourquoi je suis communiste, essai sur l’objectivité du matérialisme dialectique et historique. Peux-tu nous expliquer de quoi il s’agit ? 

Il s’agit dans ce livre de réaffirmer le caractère scientifique dudit « marxisme ». Ce dernier disposant d’une philosophie, le matérialisme dialectique, et d’une approche scientifique de la société, le matérialisme historique.

Si le marxisme structuraliste d’un Althusser et le structuralisme d’un Lévi-Strauss ont pu dominer les mentalités, universitaires notamment, durant une partie de la deuxième moitié du vingtième siècle, les paradigmes en vigueur aujourd’hui sont tout autre. D’un côté, nous assistons au retour en force d’un positivisme qui tend à réduire la vie psychologique et sociale à des mécanismes : nous retrouvons cela dans les sciences dites cognitives notamment. De l’autre, nous assistons à la victoire malheureusement du postmodernisme sur toute une bonne partie de la gauche. Dans ce livre, j’entends produire la critique de la première de ces approches en montrant ses apports mais surtout ses limites et en réhabilitant le MDH (matérialisme dialectique et historique) comme approche scientifique la plus adéquate pour penser la vie sociale. Pour l’autre versant, je rédige actuellement un livre qui devrait s’intituler Marxisme et Intersectionnalité mais dont la rédaction a dû être interrompue ces derniers mois. 

Pour synthétiser : l’objectif est de saisir qu’être communiste ce n’est pas seulement une opinion politique mais que nous pouvons passer de l’intuition juste à la raison communiste. Enfin, j’en appelle à un communisme du sublime, qui, à notre petite échelle, correspond à ce que nous mettons en œuvre (mais beaucoup reste à faire) au sein de l’I.H.T. Michel Clouscard a montré sur quels principes reposait le capitalisme d’après-guerre et il parlait de capitalisme de la séduction – si la séduction est ce qui pervertit et trompe pour parvenir à ses fins, le sublime est ce qu’il y a de plus haut d’un point de vue éthique et esthétique. C’est là un moyen et une fin. 

C’est quoi être communiste pour toi en 2020 ? 

Ce qui m’étonne le plus ces dernières années ce sont les réactions de personnes peu familières avec ces questions lorsqu’elles me rencontrent dans diverses occasions, souvent non militantes. En effet, cela fait plusieurs années que je n’ai jamais hésité à me qualifier et à me présenter comme communiste et souvent, les personnes sont étonnées et me disent « qu’elles n’auraient pas cru ça d’un communiste ». Parce que, de fait, bien souvent, un communiste c’est une personne « qui a froid, avec un chapeau gris et des chaussures à fermeture éclair », comme on le sait… (rire) 

Or, c’est un long travail que de déconstruire l’idéologie dominante qui tend à nous faire passer pour des monstres et pas n’importe lesquels puisque désormais les communistes sont parfois présentés comme pire que des nazis. 

Alors être communiste, c’est pour moi d’abord revendiquer l’héritage passé et notamment celui en France de 1946. Être communiste, c’est pouvoir être fier du mouvement ouvrier depuis le XIXème siècle et en assumer les combats. Être communiste, ce n’est pas croire en un projet lointain, en une utopie qui jamais n’advient mais se nourrir d’un déjà-là dont nous faisons l’expérience ici chaque jour. Être communiste, c’est en tant que chercheur en sciences sociales, se mettre à l’école de la classe ouvrière comme le dit si bien Bernard Friot, et affûter ses outils d’analyse pour permettre l’élan révolutionnaire. Être communiste, c’est assumer le progrès social, humain et scientifique contre une nébuleuse de gauche et de droite qui rêve d’un retour en arrière conscient ou inconscient parfois. Bref, être communiste c’est prendre le meilleur de ce qui a pu fonder le modèle dans lequel nous vivons et s’efforcer chaque jour de le défendre et de le prolonger. Être communiste, sur le plan plus politique, c’est lutter en communiste, aussi tautologique que cela puisse paraître : cela signifie mener la lutte des classes, pas parce qu’on le souhaite mais parce qu’elle existe et dans cette lutte, tenter de l’emporter pour mettre en déroute le capitalisme et pas seulement pour le taxer, l’encadrer ou je ne sais quelle proposition social-démocrate catastrophique. Désolé pour cette anaphore, c’est avant tout un moyen de dire plusieurs choses sans être encore plus long. 

En quoi la crise du Covid-19 peut-elle remettre sur le devant de la scène les idées marxistes ? 

Le covid-19 a été un révélateur de beaucoup de choses. Il est aussi l’occasion d’un camouflage : celui du mode de production capitaliste en crise qui légitimera cette énième crise par un problème sanitaire qui n’aurait pourtant pas existé de cette manière sans lui. Toutefois, il nous faut bien comprendre que la mémoire n’est pas telle un disque dur (et là, la critique du cognitivisme prend tout son sens, encore une fois). En ce sens, et Halbwachs l’a bien montré dans son livre les Cadres sociaux de la mémoire, il ne faut pas crier victoire trop tôt, car l’idéologie est puissante et la classe dirigeante dispose à la fois des appareils idéologiques pour nous faire oublier cela et des appareils répressifs pour brutaliser et condamner ceux qui persisteraient à s’en souvenir. 

Toutefois, il est clair que cette crise sanitaire s’ajoute comme résultat des contradictions propres au capitalisme. Toutefois, celui-ci a montré à plusieurs reprises qu’il pouvait se métamorphoser. Nous devons donc reprendre conscience du fait que nous sommes les acteurs de l’histoire et que celle-ci ne se fait pas toute seule comme par magie. Si le capitalisme n’a pas d’opposition réelle, alors il nous conduira aux désastres anthropologiques et sanitaires que nous connaissons. Il est alors décisif de se former, de nous structurer et de nous organiser afin, encore une fois, de mener la lutte des classes à partir de l’héritage communiste qui est le nôtre et qui peut nous permettre d’avoir les reins solides. 

Quel est ton regard sur une [possible] alliance des forces de gauche en 2022 ? 

Déformation professionnelle oblige, il faudrait déjà redéfinir ce qu’est la gauche et de quoi on parle quand on dit cela. Par ailleurs, cela nécessite aussi de tenir compte d’un processus exclusivement réformiste et non révolutionnaire. Mais c’est un processus, l’élection, dont il faut tenir compte et que tout révolutionnaire, à commencer par Lénine, indiquait comme nécessaire dans la démarche communiste lorsqu’elle se présente à nous. L’élection présidentielle est aussi l’occasion de pouvoir toucher un auditoire souvent plus large et attentif. 

Ceci dit, si nous nous accordons sur les forces dites de « gauche » en présence, j’ai du mal à voir une gauche au-delà de la France Insoumise dont la composante est déjà majoritairement keynésienne sur le plan économique et social-démocrate sur le plan politique (nous avions développé tout cela dans l’Imposture présidentielle, qui reste d’actualité !). Mais jouons le jeu deux minutes : d’abord, si des divergences existent à gauche, c’est qu’elles sont souvent le fruit de divergences historiques, politiques et théoriques qui ne peuvent pas être balayées d’un revers de main. Toutefois, nous assistons effectivement à l’heure actuelle à une montée très claire des fascismes dans le monde Occidental et notamment en Europe. Il apparaît donc nécessaire de conduire une coalition qui cesse de voir la paille dans l’œil du voisin. Aussi, nous ne pouvons qu’appeler de nos vœux cette alliance. Je crois toutefois qu’elle devra se faire en mettant au cœur de son approche l’économique et social et en promouvant une sortie de l’UE par l’internationalisme bien compris. 

Il serait trop long d’en parler davantage ici, mais j’ai forgé en 2015 un concept dont on trouve des bribes dans certains de mes livres et vidéos, faute de temps pour en faire une plus longue démonstration. Ce concept, c’est celui d’écologisme-réactionnaire, soit la conjonction objective sur les plans philosophique, politique, économique et spirituel, d’une tendance écologiste et réactionnaire (de droite et de gauche) comme nébuleuse contestataire au service du capitalisme et de son expansion vers le fascisme. Il s’agît là de la continuité logique de la phase libérale-libertaire du capitalisme, dans un moment de liquidation pratique et idéologique de la classe ouvrière. Ce serait long de détailler cela puisque c’est un positionnement dialectique, qui ne remet pas en cause l’existence des dégâts d’une pratique capitaliste et ses désastres écologiques – il serait trop facile alors d’applaudir en étant simplement un anti-écolo irréfléchi. Mais de l’autre, cette position récuse l’écologisme béat (j’ai fait plusieurs vidéos à ce propos) qui sert d’idiot utile à la classe dirigeante. Je signale cela parce qu’une alliance rouge-verte (outre qu’elle est infondée sur le plan politique puisque EELV et Yannick Jadot ne se sont jamais cachés d’être des libéraux) ne m’apparaît malheureusement pas comme la solution crédible, mais simplement comme un artefact idéologique qui nous entraîne vers un enfer pavé de bonnes intentions. Cela nécessiterait bien plus de lignes. 

Alors que dire pour conclure, si ce n’est que cette alliance, je l’appelle toutefois de tous mes vœux. Bien sûr, si elle existe et même si elle est très imparfaite, je militerai pour cette alliance si elle a des chances de conquérir le pouvoir. Bien sûr, il faudra jouer ce match qu’est l’élection, mais même si « nous » l’emportions, il faudrait considérer cela comme un point de départ et non un but. Mais en somme, bien sûr : plutôt le front populaire, qu’Hitler ! Plus que jamais il nous faut « allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté » comme l’indiquait Gramsci. 

Pour terminer peux-tu nous donner cinq livres qui t’ont marqué et que tu conseilles 

Je revendique une ligne théorique inédite à l’I.H.T : celle qui s’appuie, en plus du marxisme-léninisme sur son actualisation notamment par Gramsci, Clouscard, Bernard Friot. Une jonction qui n’est faite par personne et ne se trouve comme telle nulle part. Or, je la crois porteuse d’avenir pour le communisme et j’espère modestement pouvoir y contribuer aussi à l’avenir dans mes recherches. 

C’est là toujours un exercice très compliqué. Alors, pour rester cohérent voici les cinq livres que je conseillerais, en restant le plus accessible possible et dans une visée d’abord pédagogique, à destination des jeunes militants : 

Marx & Engels – le Manifeste du parti communiste 

Georges Politzer – Principes élémentaires de philosophie

Michel Clouscard – le Capitalisme de la séduction.

Bernard Friot – Vaincre Macron 

Jean Salem – Lénine et la révolution 

Puisque tu me poses la question j’en profite pour inviter nos lecteurs à découvrir sur notre site dans l’onglet Mediathèque/bibliographie nos bibliographies par niveau. Je te remercie pour cet entretien.