Image du procès de Abdallah à Lyon en 1986.
Georges Ibrahim Abdallah en 1986, à son procès, à Lyon. Crédits : AFP archives.

Le collectif Vacarme(s) Films prépare un film sur Georges Ibrahim Abdallah, un militant communiste Libanais, qui a fait sienne la cause palestinienne. Depuis plus de 35 ans il est enfermé en France. Entretien.

1) Qu’est-ce que Vacarme(s) Films ? Pouvez-vous nous présenter sa structure et ses objectifs ?

Vacarme(s) Films est un collectif récent de réalisation de films documentaires. La principale ambition du collectif est de faire de ces réalisations, des outils de réflexion politique et de débat et d’organisation collective.

Les membres du collectif sont engagé.e.s dans le soutien au peuple palestinien et nous sommes également, depuis plusieurs années déjà, partie prenante dans le combat pour la libération de Georges Abdallah. Certaines personnes de notre collectif lui rendent visite régulièrement dans la prison de Lannemezan (à 2 heures de Toulouse).

2) Vous travaillez actuellement sur un film consacré à Georges Ibrahim Abdallah. Pouvez-vous, brièvement, dire qui il est, quel est son combat et pourquoi est-il emprisonné en France depuis plus de 35 ans ?

Georges Abdallah est un militant communiste libanais issu d’une famille maronite (chrétienne) du nord du Liban. Son ancrage politique révolutionnaire va le conduire, au début des années 70, à s’engager aux côtés de la résistance palestinienne qui s’est installée dans le sud du pays suite à la répression qu’elle a subie en Jordanie (le fameux “Septembre Noir”). Il rejoint donc les rangs du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) avant que la guerre civile libanaise éclate (en 1975) et participera notamment au combat contre l’invasion israélienne de 1978. Quatre ans plus tard, le Liban sera envahi par l’armée israélienne qui se rendra également complice des massacres des camps de réfugié·e·s palestinien·ne·s de Sabra et Chatila, massacres perpétrés par les milices phalangistes (extrême droite libanaise). 

Deux ans auparavant, Georges Abdallah co-fonde les FARL (Fractions armées révolutionnaires libanaises) qui avaient pour principal objectif de poursuivre le combat contre l’occupation israélienne en Palestine et l’invasion du sud Liban, cette fois, sur le sol des pays alliés à l’Etat sioniste, notamment la France et les États-Unis. Il se rend donc en Europe et sera arrêté en France en 1984 puis condamné en 1987 à perpétuité pour « complicité d’assassinats », dans le cadre d’opérations revendiquées par les FARL,  notamment les exécutions d’un membre du Mossad, Yacov Barsimentov et de Charles Ray, agent de la CIA. Lors de son procès, pour lequel le gouvernement des Etats-Unis s’est porté partie civile, Georges Abdallah détournera sa défense en tribune politique dans le but de dénoncer la colonisation israélienne et les massacres perpétrés dans la région.

Aujourd’hui, il est devenu bien malgré lui le symbole d’une justice aux ordres de décisions politiques. Ainsi, libérable depuis 1999, c’est seulement après de nombreuses demandes de libération, que la justice décide de le libérer en 2013. C’était sans compter sur le veto du premier ministre de l’époque, Manuel Valls – suivant ainsi l’avis insistant de la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton – qui refusera de signer l’avis d’expulsion vers le Liban, condition de la libération de Georges Abdallah.

Aujourd’hui, après plus de 35 ans passés dans les geôles françaises, Georges Abdallah poursuit ses combats. Chaque année, des nombreux rassemblements ont lieu en France et dans de nombreux pays dans le monde et une manifestation est organisée devant la prison de Lannemenzan (65), regroupant plusieurs centaines de militant·e·s. 

3) Comment l’idée d’un film sur Georges Ibrahim Abdallah est-elle venue ?

Comme nous sommes dans le soutien à Georges Abdallah, nous avons fait le constat qu’aucun film n’existait sur lui, mis à part un petit documentaire fait par le Secours Rouge de Belgique. Nous avons pensé qu’un documentaire sur son parcours politique, sur les liens qu’il entretenaient, et entretient toujours, avec la résistance palestinienne, était nécessaire. Nous nous sommes donc lancé.e.s dans la réalisation d’un long métrage.

4) Comment se déroule le tournage ? Pouvez-vous nous raconter les problèmes que vous avez rencontrés avec la fermeture de la cagnotte solidaire ?

Le tournage s’est effectué en plusieurs temps. Nous avons commencé à tourner les premières interviews en Europe, à Berlin, à Bruxelles, à Paris et à Toulouse. Nous avons ensuite eu la chance de pouvoir voyager au Liban, à Beyrouth, mais aussi dans certains camps de réfugié·e·s palestinien·ne·s du pays. Enfin, nous avons été accueilli.e.s par la famille de Georges Abdallah à Kobayat, au nord du Liban, son village natal. Le tournage a été riche en rencontres et nous a permis de mieux cerner le parcours politique d’Abdallah. Dans le même temps, nous avons pu renforcer les liens déjà existants entre les soutiens ici, en Europe et ceux au Liban.

Au démarrage de la post-production, nous avons décidé d’ouvrir une cagnotte en ligne sur le site du PotCommun. Peu de temps après avoir obtenu la somme nécessaire, le Potcommun, très probablement soumis à une campagne de pression, a fermé la cagnotte sans nous avertir. Cela a été assez handicapant pour nous. Ce genre d’attaques est assez courant dans le soutien à la Palestine. De nombreux collectifs de soutien se font régulièrement bannir de ce genre de plateformes.

5) Quand le film sortira-t-il ?

La sortie est prévue pour la fin du mois d’octobre. Georges Abdallah a été arrêté à Lyon le 24 octobre 1984. Depuis plusieurs années, le mois d’octobre est un mois de mobilisation internationale pour sa libération. Nous sommes ravi.e.s de pouvoir finaliser notre projet pour cette nouvelle mobilisation !

6) Aujourd’hui le combat que menait Georges Ibrahim Abdallah est connu par peu de monde. Comment expliquez-vous cela ?

Nous ne sommes pas tout à fait d’accord. Même si c’est évidemment insuffisant, le cas de Georges Abdallah est de plus en plus connu. Les campagnes de soutien ont commencé au début des années 2000 où très peu de personnes le connaissait et le soutenait. Grâce au travail acharné d’une poignée de militant.e.s pendant des années, son nom et son combat sont aujourd’hui connus et reconnus par des milliers de personnes à travers le monde. Évidemment, il reste encore beaucoup à faire mais ne négligeons pas les avancées.

Le fait qu’un prisonnier de la résistance palestinienne soit emprisonné en France depuis si longtemps révèle le soutien inconditionnel de la France à la politique d’apartheid israélienne. C’est pour cela que le combat pour la libération de Georges Abdallah est très important. Nous espérons, par ce documentaire, que ce soutien grandira.

7) Plus généralement la cause palestinienne est de plus en plus passée sous silence. Ce film est-il aussi un moyen d’y remédier ?

Nous avons voulu axer notre documentaire sur le parcours politique de Georges Abdallah. Celui-ci est intrinsèquement lié à l’histoire de la Palestine et à sa résistance. Nous abordons donc dans notre documentaire l’histoire de la colonisation de la Palestine et celle de la résistance palestinienne. Alors oui, en plus de vouloir en faire un outil qui serve à la lutte pour la libération de Georges Abdallah, nous avons voulu faire de ce documentaire un outil de compréhension de la situation palestinienne.

Bien évidemment, il est impossible de traiter de l’histoire de la Palestine en un peu plus d’une heure mais nous souhaitons également que ce film documentaire permette de comprendre davantage les principaux enjeux de cette histoire.

8) Concernant la Palestine justement, comment jugez-vous les événements récents, notamment le projet d’annexion de la Cisjordanie et les tentatives de réconciliation entre le Hamas et le Fatah ?

Pour nous, le projet d’annexion est une nouvelle offensive importante du colonialisme israélien. Il fait suite aux nombreuses attaques perpétrées depuis plus de 100 ans contre le peuple palestinien. De la « Nakba » (catastrophe en arabe) en 1948 avec la création de l’État d’Israël et l’expulsion de près de 800 000 palestinien.ne.s de leur terre à la « Naksa » de juin 1967 également suivi d’expulsion massive, le projet colonial israélien ne s’est jamais arrêté. Les Accords d’Oslo de 1993 ont donné une autonomie fantoche aux Palestinien.ne.s sur la Cisjordanie. Mais depuis 1967, des colonies israéliennes se construisent sur cette région, grignotant toujours plus les terres palestiniennes. Le plan d’annexion avancé par le gouvernement Netanyayu/Gantz n’est que la continuité d’un projet clair : l’obtention par la force de tout le territoire palestinien.

Pourtant, depuis plus de 100 ans, le peuple palestinien résiste à cette colonisation continue. Sa résistance a connu des hauts et des bas bien entendu. Mais ce qui est clair, c’est que cette résistance ne s’est jamais arrêtée. Le projet de plan d’annexion de ces derniers mois ont fait vivement réagir le peuple palestinien. On a ainsi vu des mobilisations un peu partout, que ça soit à Gaza ou en Palestine occupée ou dans la diaspora. Pour nous, l’espoir est dans ces mobilisations.

9) Est-il possible que Georges Ibrahim Abdallah soit libéré un jour ? Son emprisonnement n’est-il pas un symbole politique plus qu’autre chose ?

Comme le répète souvent Georges Abdallah, seule une mobilisation de masse ici, en France et en Europe et là bas, au Liban et en Palestine le fera libérer. La mobilisation pour sa libération grandit ici et là bas. Alors oui, nous sommes optimistes.

En ce qui concerne la France, elle le maintien dans ses prisons pour une raison principale : il refuse de se renier. Alors plus qu’un symbole, la France refuse de le libérer car elle sait le rôle qu’il peut jouer au Liban. Au fil des années, Georges Abdallah est devenu un leader pour la gauche arabe, renouant avec une riche tradition politique. C’est cela que la France craint.

Mais évidemment, la question du combat pour la libération de Georges Abdallah va bien au-delà de son seul cas individuel. Cela pose la question de la Palestine, du droit à résister à l’oppression, de la soumission de la justice française aux injonctions politiques etc. Des sujets qui sont abordés dans le film.

10) Après ce film, avez-vous d’autres projets en tête ?

Pour le moment, nous sommes à 100 % sur Fedayin, le combat de Georges Abdallah. Après avoir finalisé sa réalisation, nous projetons de faire une tournée du film courant novembre. C’est le projet initial de ce documentaire, qu’il serve d’outil de discussion et de formation pour faire grandir toujours plus le soutien à la Palestine et à Georges Abdallah.

Et nous avons encore besoin d’un petit coup de pouce pour la cagnotte, n’hésitez pas à participer : https://www.cotizup.com/fedayin.

Pour ce qui est de la suite, il y a matière à réaliser d’autres outils du genre !