Nicolas Maduro en meeting le 3 décembre à Caracas, avant les élections législatives du week-end. Photo fournie par la présidence.
Nicolas Maduro, le président du Venezuela, lors du dernier meeting, jeudi 3 décembre, du Grand Pôle patriotique Simon Bolivar.

Le peuple vénézuélien se rend aujourd’hui, dimanche 6 décembre, aux urnes, dans le cadre des élections législatives. Dans quelles conditions se déroule le scrutin ? Quelles sont les forces en présence ? Quels sont les enjeux de ce vote ? Thierry Deronne*, un Français qui vit au Venezuela, par ailleurs créateur et administrateur du blog Venezuela Infos, a accepté de répondre à nos questions. Entretien.

Des élections législatives se déroulent ce dimanche 6 décembre au Venezuela, alors que la pandémie de coronavirus continue de sévir dans le monde. Avant de revenir plus précisément sur ce scrutin, peut-être pouvez-vous nous expliquer comment le gouvernement vénézuélien gère la crise sanitaire ?

« Conséquence d’une politique sanitaire étudiée comme modèle par l’OMS, le Venezuela a aplati la courbe de contagion du Covid et lève le confinemement qu’il avait modulé durant 7 mois. Une vaccination gratuite et massive aura lieu en avril 2021 avec l’aide de la Russie et de la Chine. Depuis un an, le gouvernement Maduro rapatrie gratuitement, via la compagnie aérienne publique, des dizaines de milliers de Vénézuélien(ne)s depuis les pays où ils avaient émigré en masse à partir de la guerre économique/blocus/sanctions des USA. On voit donc que là où l’Etat est encore lié à l’intérêt général (contrairement aux cas du Brésil ou de la Colombie, avec leurs hécatombes) la protection de la vie peut passer avant l’économie. »

Les sanctions et le blocus ne se sont pas allégés. Peut-on considérer cela comme un crime pendant une pandémie ?

« Le Center for Economic and Policy Research de Washington (CEPR) et de nombreux experts onusiens de l’aide humanitaire, comme Alfred de Zayas, ont expliqué que ce blocus a causé le décès de milliers de Vénézuéliens, en empêchant d’importer les médicaments nécessaires pour leur traitement. Les revenus du pétrole ont chuté de 99% depuis le début de cette guerre économique décrétée dès l’administration Obama ! En s’isolant avec les USA, l’UE se fait complice de l’étranglement économique mais aussi de crimes contre l’humanité que le Venezuela dénonce devant la Cour Pénale Internationale. »

En s’isolant avec les USA, l’Union européenne se fait complice de l’étranglement économique du Venezuela

Revenons-en aux élections. Pouvez-vous nous faire un panorama des forces en présence ? Quels sont les enjeux de ce scrutin ?

Au Venezuela, la majorité des candidates aux législatives de décembre 2020 sont des femmes. 107 organisations de tout bord politique, de la gauche à la droite, et 14 400 candidats se présentent, parmi lesquels aussi des jeunes, des indigènes, des afro-descendants, la communauté LGBTI+ et des personnes souffrant de handicap, ce qui témoigne d’une avancée dans l’inclusion des différents secteurs sociaux et politiques. Le Venezuela organise en moyenne une élection par an, un record dans le continent. José Luis Zapatero, l’ex-président du gouvernement espagnol (2004-2011, PSOE, nldr), a déclaré: « Bien sûr que ce sont des élections pluralistes. Il y a des opposants et, bien sûr, les partis qui soutiennent le gouvernement. Qu’il devrait y avoir d’autres opposants ? Oui, et j’espère qu’ils reviendront à la voie électorale ».

Cette fois-ci, le camp révolutionnaire est divisé puisque le Parti communiste du Venezuela se présente, avec d’autres mouvements, au sein de l’Alternative révolutionnaire populaire. Pouvez-vous nous parler de cette alliance et des impacts que cela peut avoir sur le résultat des élections ?

« Ces partis n’ont pas eu beaucoup d’assise sociale historiquement, même le Parti Communiste Vénézuélien n’a jamais eu beaucoup de députés – sauf quand il s’est engagé sur le « porte-avions » électoral chaviste. Cette alliance espère transformer en votes le mécontentement populaire généré par la guerre économique et les problèmes de gestion gouvernementale. Le peuple décidera s’il faut soutenir cette option qui se présente comme plus à gauche. »

Quelles sont les propositions du Grand Pôle patriotique Simon Bolivar, coalition dont est notamment membre le Parti socialiste unifié du Venezuela ?

« Comme le dit le politologue William Serafino, le programme central des bolivariens est de :

– Rétablir l’équilibre des pouvoirs.

– Arrêter et affaiblir le blocus états-unien.

– Construire un consensus pour la souveraineté et la reprise économique.

– Renforcer les alliances multipolaires avec la Russie, la Chine et l’Iran. »

Si l’opposition venait à perdre, reconnaîtrait-elle les résultats ?

« L’extrême droite de Guaido, qui est un président fantoche « nommé » par les USA et l’Europe pour reprivatiser le Venezuela, ne reconnaît même pas l’existence de ce scrutin et organise une « consultation parallèle ». L’opposition démocratique, elle, a décidé de participer et reconnaîtra les résultats. »

Argentine, Mexique, Bolivie : les dernières élections dans ces pays ont été favorables au mouvement progressiste. Assistons-nous à un nouveau virage à gauche dans cette zone ?

« C’est plus une continuité qu’un virage, car la droite a besoin de coups d’Etat, de médias, d’alliance avec les Etats-Unis pour freiner le désir des populations de sortir du colonialisme. Sur le plan international, il s’agit, comme l’a dit le nouveau président bolivien, de gouverner à nouveau pour unir l’Amérique Latine. »

Les élections américaines ont été un fiasco médiatique et politique. L’équipe de Trump accuse la Chine, Cuba et le Venezuela d’avoir influencé le vote, est-ce le cas ?

« Ces sornettes, leurs auteurs eux-mêmes n’y croient pas. C’est pour la base militante qu’il faut maintenir ce « storytelling » sur un axe du mal. »

Pouvez-vous nous faire un rapide résumé de la politique américaine à l’égard du Venezuela pendant le mandat de Donald Trump ?

« Une volonté constante de ruiner l’économie vénézuélienne, avec l’avantage de flatter la droite latino comme électorat états-unien. Mais sans autre résultat que de renforcer le besoin d’un monde multipolaire construit par tant de pays frappés par des « sanctions » (mesures coercitives unilatérales condamnées par l’ONU) : la Chine a repris l’importation de pétrole vénézuélien et l’Inde, par la voix de son ministre du pétrole Dharmendra Pradhan, attend une levée des sanctions états-uniennes pour pouvoir en acheter elle aussi au Venezuela et à l’Iran. »

L’élection de Joe Biden changera-t-elle quelque chose ? Respectera-t-il la souveraineté vénézuélienne ?

« Je souscris à l’opinion du journaliste argentin Marco Teruggi : « Bien que la reconnaissance de Guaidó a été le fait des deux partis aux États-Unis depuis le début, il est probable que la situation changera et, dans ce cadre, une mauvaise performance de la droite aux élections éloignerait encore plus Guaidó d’un rôle central dans la prochaine architecture construite à partir de Washington. Un des principaux points de débat sur les changements possibles sera centré sur le blocus économique, critiqué au Venezuela tant par les acteurs politiques que commerciaux et sociaux, et remis en question par les États-Unis pour son manque d’efficacité. L’administration Biden pourrait-elle faire preuve de plus de souplesse pour négocier des points intermédiaires autres que la sortie immédiate de Maduro du pouvoir politique ? » »


*Thierry Deronne avait déjà répondu à nos questions à propos de l’école de communication internationale des mouvements sociaux. Un entretien à retrouver ici.